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Il y a 80 ans, l’exécution des « 50 otages » et la naissance de « la légende » Guy Môquet

Le 22 octobre 1941, en représailles à l’assassinat d’un officier allemand à Nantes, 48 hommes étaient exécutés. L’histoire les retiendra sous l’appellation des « 50 otages ». Parmi eux, un nom sera érigé en martyr, celui du jeune Guy Môquet, âgé de seulement 17 ans. Qui se cache derrière ce symbole et pourquoi a-t-il pris autant d’importance ?

« Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi en particulier, ma petite maman, c’est d’être courageuse. Je le suis et je veux l’être autant que ceux qui sont passés avant moi. » Le 22 octobre 1941, 16 hommes tombent sous les balles allemandes à Nantes, cinq au Mont-Valérien, près de Paris, et 27 dans une carrière de sable à Châteaubriant, en Loire-Atlantique. Parmi eux, Guy Môquet, âgé de 17 ans, est le plus jeune. C’est lui qui écrit ces quelques mots à ses parents et à son frère, quelques heures avant son exécution. Dans la mémoire collective, sa lettre et son nom ont traversé les générations.

Il fait partie des 48 otages fusillés – connus sous le nom des « 50 otages » – sur ordre des autorités allemandes à la suite de l’assassinat deux jours auparavant à Nantes du lieutenant-colonel Karl Hotz, le chef de la Kommandantur locale, abattu en pleine rue par un commando de trois résistants communistes. Furieux, Hitler exige des représailles immédiates. Le général Otto von Stülpnagel, chef de l’armée d’occupation en France, fait alors publier cet avis : « En expiation de ce crime, j’ai ordonné préalablement de faire fusiller cinquante otages. »

Avis de recherche des auteurs de l’attentat de Nantes du 20 octobre 1941, après l’assassinat du lieutenant-colonel Karl Hotz. © Wikimedia

« L’ennemi a cru qu’il allait faire peur à la France »

Depuis l’attentat du métro Barbès, à Paris, le 21 août 1941, au cours duquel un officier allemand a été assassiné par des résistants communistes, la répression s’est accentuée. L’armée allemande d’occupation met en application le « code des otages », qui prévoit l’exécution de 50 à 100 otages choisis dans les milieux communistes et résistants pour un soldat allemand tué. « L’armée allemande veut intimider les premiers résistants et éviter la propagation. C’est une politique de spectacle. Un marketing de la terreur », résume l’historien Didier Guyvarc’h, coauteur de l’ouvrage « Les 50 Otages : en vie, en joue, enjeux » (éd. Centre d’histoire du travail). En application de ces directives, la première exécution a lieu le 6 septembre. Trois otages sont fusillés au Mont-Valérien, cinq à Lille le 15 septembre, puis 20 le 26 septembre. Le 22 octobre 1941 marque un tournant, selon Didier Guyvarc’h : « C’est la première fois que dans l’ouest de l’Europe occupée, on assiste à une exécution de cette ampleur. »

Son annonce provoque une onde de choc en France comme à l’étranger. Le 25 octobre, le général de Gaulle exprime son indignation sur l’antenne de la BBC et décerne à Nantes dès le 11 novembre 1941 l’insigne de l’ordre des Compagnons de la Libération : « En fusillant nos martyrs, l’ennemi a cru qu’il allait faire peur à la France. La France va lui montrer qu’elle n’a pas peur de lui. » Des tracts sont même lancés sur la France dans les jours qui suivent avec des déclarations du Premier ministre britannique Winston Churchill et du président américain Franklin Roosevelt, qui dénoncent eux aussi ces exécutions. D’autres otages seront exécutés à la même époque en France, dont 50 à Bordeaux le 24 octobre, en représailles à un autre attentat commis contre un officier allemand. Mais l’Histoire retiendra surtout le destin des « 50 otages » de Nantes et de sa région.

Les noms de ces hommes ont été portés sur une liste par le général Otto von Stülpnagel avec la complicité du régime de Vichy et de son ministre de l’Intérieur, Pierre Pucheu. « On décide de prendre des otages qui sont dans la région nantaise, qui en sont originaires ou qui ont un lien avec elle », explique l’historien Didier Guyvarc’h. Pierre Pucheu donne ainsi les noms de responsables syndicaux et militants communistes, qui sont détenus au camp de Choisel à Châteaubriant. Le général von Stülpnagel acte aussi l’exécution de 16 hommes détenus à Nantes, des anciens combattants, des jeunes membres de réseaux de résistance et des communistes, ainsi que celle de cinq autres résistants nantais emprisonnés au fort de Romainville, près de Paris, avant d’être fusillés au Mont-Valérien. « Les Allemands souhaitaient que tous les Français se sentent ‘otages en puissance’, ils ont donc élargi à des résistants nantais non communistes », précise Étienne Gasche, professeur d’histoire, auteur de « 50 otages, mémoire sensible » (Éditions du Petit Véhicule).

Une photo montrant Guy Môquet (dernier rang, cinquième à partir de la droite) aux côtés de ses camarades communistes au champ de Choisel.
Une photo montrant Guy Môquet (dernier rang, cinquième à partir de la droite) aux côtés de ses camarades communistes au champ de Choisel. AFP

« Je laisserai mon souvenir dans l’Histoire car je suis le plus jeune des condamnés »

Cinquante noms sont retenus au départ. Deux sont finalement retirés de la liste sans être remplacés. Quarante-huit sont exécutés, mais le chiffre initial restera pour la postérité, tout comme la figure de Guy Môquet. Très vite, le jeune homme devient le visage des « 50 otages » et le symbole de la résistance communiste.

Peu après l’exécution des 27 de Châteaubriant, leurs lettres et des témoignages d’autres internés sont transmis à Louis Aragon par Jacques Duclos, responsable du Parti communiste. Le poète leur rend hommage dans un texte clandestin, « Les Martyrs », lu sur la BBC : « Notre Guy s’avance d’un pas rapide et assuré, dix-sept ans, plein d’insouciance et de vie ! À peine éveillé aux premiers rêves d’amour, il est parti, notre Guy, comme serait parti un peu de nous. » Sa jeunesse est tout de suite mise en avant. « Je laisserai mon souvenir dans l’Histoire car je suis le plus jeune des condamnés », aurait-il d’ailleurs confié à l’abbé Moyon, qui assista les otages de Châteaubriant.

Une photo de Guy Môquet au camp de Choisel lors d'une visite de son frère Serge et de sa mère Juliette.
Une photo de Guy Môquet au camp de Choisel lors d’une visite de son frère Serge et de sa mère Juliette. AFP

Mais son âge n’explique pas tout, comme le souligne Jean-Paul Le Maguet, l’administrateur du Musée de la Résistance de Châteaubriant : « À Nantes, un autre jeune homme de 17 ans, André Le Moal, a été assassiné le même jour, mais Guy avait un père qui était connu, Prosper Môquet, député communiste du Front populaire en 1936. » Né à Paris en 1924, le jeune homme grandit dans une famille de militants. Il fait ses études au lycée Carnot, dans le 17e arrondissement. Mais tout bascule en octobre 1939 lorsque son père est arrêté après la dissolution du Parti communiste en raison de son soutien au pacte germano-soviétique. Déchu de son mandat de député, Prosper Môquet est déporté dans un camp d’internement français en Algérie.

Révolté, son fils quitte le lycée et milite clandestinement au sein des Jeunesses communistes. Il distribue des tracts avec d’autres camarades. En octobre 1940, il est finalement arrêté sur dénonciation à la gare de l’Est par trois inspecteurs de la Brigade spéciale de répression anticommuniste. Interné en région parisienne, il est transféré à la centrale de Clairvaux dans l’Aube puis, en mai 1941, au champ de Choisel à Châteaubriant, avec une centaine d’autres militants communistes. « Toute une mythologie se crée autour de Guy Môquet », résume Jean-Paul Le Maguet. « C’était un jeune homme très vivant, très actif, très sportif, très beau. Sa lettre est remarquable, mais il y en a eu des milliers de lettres de fusillés. Lui devient un héros. »

« Une affaire mémorielle »

Pour Didier Guyvarc’h, il faut surtout y voir l’œuvre du Parti communiste : « Il a utilisé la figure de Guy Môquet pour mettre en avant l’aspect barbare des Allemands en jouant sur sa jeunesse et sur sa lettre. À cette époque, il y a un face-à-face de propagande des deux côtés. » Parmi les otages de Châteaubriant, il est le seul à être cité à l’ordre de la Nation. Au lendemain de la guerre, son nom est attribué à une rue du 17e arrondissement et une station de métro. Un peu partout en France, des équipements municipaux et des établissements scolaires sont baptisés en son honneur. Au fil des ans, c’est notamment son portrait qui est brandi et ses derniers mots qui sont récités lors des cérémonies. « À la carrière de Châteaubriant, j’ai même vu des vieux communistes solides comme des rocs pleurer en entendant la lecture de cette lettre », se souvient Étienne Gasche.


En mai 2007, Guy Môquet se retrouve même au cœur d’une polémique, plus de 65 ans après sa mort. Le président Nicolas Sarkozy fraîchement élu annonce que sa lettre sera désormais lue dans tous les lycées de France à la date anniversaire de son exécution. Cette « injonction » n’est pas du goût de tous. Certains s’étonnent qu’il fasse la part belle à la mémoire communiste, tandis que d’autres dénoncent une tentative de récupération politique. Pendant plusieurs mois, le débat est lancé.

Les historiens Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre saisissent l’occasion pour se pencher sur la légende qui entoure le jeune homme dans un ouvrage intitulé « L’Affaire Guy Môquet. Enquête sur une mystification officielle » (éd. Larousse). « Tout cela n’est qu’une affaire mémorielle, aux antipodes de ce qui a pu être raconté », explique Franck Liaigre, chargé de recherche au CNRS. « On est très loin de la Résistance. Lorsqu’il se fait arrêter en octobre 1940, le Parti communiste est dans sa phase de défense du pacte de non-agression germano-soviétique. Les tracts qu’il distribue demandent à arrêter la guerre et dénoncent des gens comme De Gaulle, qui appelle à continuer le combat. On ne peut donc pas affirmer qu’il était résistant à ce moment-là et rien ne prouve qu’il l’ait été dans le camp de Choisel. »

Dans les mois qui suivent, la situation change. Après l’invasion de l’URSS par l’armée allemande en juin 1941, le Parti communiste entre en résistance et s’engage dans la lutte armée contre l’occupant. « Mais à la Libération, pour mener la bataille politique et être pleinement auréolé de la légitimité résistante, il faut gommer le pacte germano-soviétique, qui est une tache énorme », décrit Franck Liaigre. La figure de Guy Môquet est alors toute trouvée, quitte à déformer la réalité : « Il est arrêté en octobre 1940 à la suite de ses activités clandestines mais qui ne sont en rien résistantes. Le Parti communiste joue sur cette confusion entre actions clandestines et résistantes afin d’affirmer qu’il est entré en résistance dès 1940, ce qui n’est pas le cas. » Pour l’historien, il ne s’agit pas d’entacher sa mémoire, mais de rétablir une vérité : « L’enjeu n’est pas sur sa personne. C’est un drame, il est mort à 17 ans. Mais les faits sont les faits : à l’heure de son arrestation, le Parti communiste et donc Guy Môquet n’étaient pas encore entrés en résistance. »

Quatre-vingts ans après, que reste-t-il de Guy Môquet ? Pour Étienne Gasche, « cette mémoire s’estompe peu à peu », même « s’il peut rester un sentiment d’émotion à l’évocation de son nom » qui sonne « comme un repère ». Jean-Paul Le Maguet y voit pour sa part une figure « qui parle aux jeunes d’aujourd’hui qui découvrent cette histoire ». « Ils sont interpellés par sa jeunesse. Ils se disent qu’eux aussi ont 17 ans et se demandent ce qu’ils auraient fait à l’époque », estime l’administrateur du musée de Châteaubriant qui accueille chaque année plusieurs milliers de scolaires. « Certes, j’aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose », avait écrit Guy Môquet avant de mourir. Le voici exaucé.




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