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Jonathan et Diana Toebbe, l’espionnage en couple version « middle class »

Jonathan et Diana Toebbe ont été inculpés, mercredi, pour avoir cherché à vendre les secrets de fabrication des sous-marins nucléaires les plus perfectionnés de l’armée américaine. Récit de l’itinéraire de ces apprentis espions qui ressemblaient au couple « modèle » de la banlieue américaine.

« Elle n’a jamais appris à faire le guet ! Ce n’est qu’une maîtresse d’école. » Devant le juge, l’avocat Edward MacMahon a fait tout son possible, mercredi 20 octobre, pour minimiser le rôle de sa cliente, Diana Toebbe, dans ce que le FBI et le procureur des États-Unis ont présenté comme une affaire d’espionnage de haut vol.

Diana Toebbe et son mari Jonathan venaient d’être inculpés par un grand jury pour avoir tenté de vendre à une puissance étrangère des informations top secrètes sur le nec plus ultra des sous-marins atomiques américains.

L’ingénieur nucléaire et la maîtresse d’école

Des accusations qui peuvent valoir à ce couple d’Américains d’apparence ordinaire de finir leurs jours derrière les barreaux pour trahison. La découverte des petits secrets du couple Toebbe et leur chute est une saga d’apprentis espions qui fascine les États-Unis depuis l’arrestation des deux suspects le 9 octobre.

« Jamais on n’aurait cru qu’ils étaient capables de faire ça. » C’est peu ou prou la même rengaine que les multiples voisins, collègues, amis d’enfance et parents des accusés ont répété à longueur d’interviews à la cohorte de journalistes qui se sont intéressés à cette affaire.

Diana et Jonathan Toebbe avaient le profil des parfaits banlieusards américains. Ces jeunes quadragénaires vivaient depuis près de dix ans dans un confortable pavillon de la banlieue d’Annapolis (Maryland), avec leurs deux enfants de 11 et 15 ans. 

Pas de problème d’argent apparent, pas de problème de voisinage. Ils apparaissaient bien intégrés à leur quartier d’après leurs voisins qui, tous, les ont décrits comme un couple brillant et socialement actif. Lui, l’ingénieur nucléaire qui a longtemps travaillé pour l’US Navy, et elle, la maîtresse d’école qui enseignait l’anglais et l’histoire dans une petite école privée, considérée comme « progressiste » par les médias, semblaient à des kilomètres d’échafauder des plans secrets pour trahir leur pays.

La seule extravagance connue de Diana Toebbe était son amour pour le tricot et les deux vidéos qu’elle a postées sur YouTube pour partager sa passion. Quant à Jonathan Toebbe, il avait abandonné depuis des années déjà l’habitude de passer des nuits avec des amis à jouer à des jeux de rôle.

Pourtant, l’acte d’accusation établi par le FBI détaille un plan élaboré, que le couple aurait mis des années à mettre en place. Jonathan Toebbe aurait commencé dès 2018 à sortir, page après page, des documents confidentiels de son laboratoire où étaient conçu les systèmes de propulsion atomique des sous-marins. 

Il avait accès à des secrets les mieux gardés par l’armée grâce à une autorisation de niveau Q, qui permet d’avoir connaissance des projets relevant de la sécurité nationale.

Des secrets dans un sandwich au beurre de cacahuète

Selon l’acte d’accusation, le couple aurait décidé de passer à l’acte en avril 2020, en envoyant un petit colis à des représentants d’une puissance étrangère – dont le nom n’a pas été révélé – pour leur donner un avant-goût des secrets qu’ils étaient prêts à leur vendre.

Près de six mois plus tard, en décembre 2020, Jonathan Toebbe reçoit une réponse sur une adresse de messagerie électronique sécurisée indiquant que le pays tiers était près à payer pour en savoir davantage.

Sauf que l’expéditeur n’était autre qu’un agent du FBI. La puissance étrangère avait décidé d’avertir Washington de cette tentative de vendre le secret militaire.

Commence alors un va-et-vient d’emails pendant plusieurs mois – reproduit dans l’acte d’accusation – qui montre à quel point le couple de banlieusards ignore où il met les pieds. 

« Certains des messages de Jonathan Toebbe reprennent mot pour mot des dialogues du film ‘Un espion ordinaire’ [qui raconte l’histoire d’un homme d’affaires devenu espion par accident, NDLR] », raconte le site Slate.

Le faux espion étranger mais vrai agent du FBI réussi finalement à gagner la confiance du couple de banlieusards. Il leur fait un premier versement de 10 000 dollars en cryptomonnaie et obtient que la puissance étrangère initialement contactée envoie un « signal » pour rassurer les Toebbe.

À partir d’avril 2021, l’ingénieur nucléaire va faire quatre livraisons d’informations confidentielles, démontrant une certaine inventivité. L’une des clefs USB sera dissimulée dans un sandwich au beurre de cacahuète, une autre dans un chewing-gum mâché et une troisième dans un emballage de pansement.

Enfin, en octobre 2021, la dernière livraison aurait dû être la plus importante. Jonathan Toebbe promet 11 000 pages détaillant le fonctionnement des sous-marins de classe Virginia. Il s’agit des vaisseaux les plus perfectionnés de la flotte américaine, équipés d’un réacteur nucléaire leur permettant, en théorie, de rester sous l’eau pendant 33 ans. De quoi en faire une arme de reconnaissance discrète de premier choix.

Et la France dans tout ça ?

L’ingénieur demande 5 millions de dollars en cryptomonnaie pour ce trésor. Le FBI estime que le moment est venu de les arrêter, craignant que les Toebbe n’utilisent cette somme pour fuir le pays.

L’arrestation du couple, le 9 octobre, ne marque cependant pas la fin de l’histoire. Personne ne sait, à ce jour, pourquoi ces deux citoyens ordinaires sont passés à l’acte. La piste financière a un temps été privilégiée, raconte le New York Times. En 2005, le couple avait acheté une première maison, mais Jonathan Toebbe – simple thésard à l’époque – ne gagnait alors presque rien, et la crise financière de 2008 les a obligés à revendre en catastrophe leur bien à un prix dérisoire.

Mais les deux semblent avoir remonté la pente et au moment de leur arrestation, ils n’avaient plus aucune dette. Peut-être alors ont-ils agi par idéologie, hasarde le Washington Post ? Diana Toebbe avait des vues politiques très affirmées, et après l’arrivée de Donald Trump au pouvoir en 2016, elle « a indiqué à plusieurs reprises vouloir quitter le pays pour s’installer en Australie », raconte le quotidien américain. 

Un autre élément pourrait être l’ego et l’esprit de revanche, juge David Charney, un psychologue américaine ayant souvent travaillé avec d’anciens espions, interrogé par la BBC. Afin de gagner plus d’argent, Jonathan Toebbe avait dû interrompre, en 2008, une thèse prometteuse sur l’énergie nucléaire qui « aurait pu le mener loin », reconnaît le New York Times. Sa femme avait, elle aussi, abandonné une carrière d’anthropologue pour se tourner vers le métier de maîtresse d’école. « Il y avait peut-être le désir de prouver qu’ils valaient mieux que ce qu’ils faisaient », avance David Charney.

L’autre mystère concerne le pays à qui les Toebbe voulaient vendre les secrets. « Il devait s’agir d’un allié, car un pays comme la Russie ou la Chine n’aurait jamais accepté de collaborer avec le FBI pour les appréhender », précise le Washington Post.

« La plupart des experts estiment qu’il devait s’agir de la France », rappelle Slate. La raison ? Dans l’un de ses messages, Jonathan Toebbe exprimait son désir de rencontrer un jour prochain son interlocuteur « à la terrasse d’un café, à siroter un bon vin en évoquant nos souvenirs communs ». De quoi évoquer le cliché très américain de la vie parisienne…

« La France a affirmé ne pas être impliquée dans cette affaire », précise le New York Times. Mais il serait cocasse que fin 2020, Paris ait aidé les services secrets américains à empêcher la vente de la très convoitée technologie de propulsion nucléaire pour sous-marin. Quelques mois seulement avant l’affaire des sous-marins nucléaires américains vendus à l’Australie en lieu et place du matériel français…


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